"LE VIN DES CHIFFONNIERS
Souvent, à la clarté rougeâtre d'un réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au cœur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en fermentations orageuses,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Bricolant, et cognant du mur comme un poète,
Et sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Épanchant tout son cœur en glorieux projets.
Il fait des serments, jure des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
Voilà bien l'image exacte du poète,
Qui descend dans l'enfer et remonte à la vie.
Oui, ces vieillards courbés, accablés de famille,
D'insultes, de travaux et d'années, tout ce qui
Affaisse l'homme et le plie à la terre,
Ces débris d'humanité, ces épaves de la vie,
Ces haillons, ces rebuts, ces détritus,
Tout cela, c'est le poète, qui, dans sa nuit,
Trouve des fleurs, des parfums, des couleurs,
Et qui, de ce fumier, tire des vers sublimes.
Ainsi, s'en allant à travers la grande ville,
Il se grise de vin, de fumée et de bruit,
Et, dans son cerveau, il voit des visions,
Des palais, des jardins, des amours, des gloires.
Il est le roi des gueux, le prince des poètes,
Et, dans son ivresse, il se croit tout permis.
Il se croit tout permis, et il a raison,
Car il est le seul qui voie clair dans ce monde.
Il est le seul qui sache que la vie
N'est qu'un rêve, une illusion, un mensonge.
Il est le seul qui sache que la mort
Est la seule réalité, la seule vérité.
Il est le seul qui sache que le vin
Est le seul consolateur, le seul ami.
Il est le seul qui sache que le vin
Est le sang de la terre, le sang du soleil.
Il est le seul qui sache que le vin
Est le vin des chiffonniers, le vin des poètes.
(extrait des Fleurs du Mal)"
Créé par d'Araprì